1/ Bonjour Isabelle Monnin, vous faites vos premiers pas dans la littérature française avec votre premier roman « Les vies extraordinaires d’Eugène » aux éditions JC Lattès en pleine rentrée littéraire, une rentrée littéraire cette année sombre dans le choix des thèmes. Vous êtes dans cette mouvance-là avec le sujet de votre livre, oh combien chargé émotionnellement. Avant de parler de votre livre, pensiez-vous être autant en phase avec la tonalité de cette rentrée littéraire ?
Non, bien sûr que non : quand je l’ai écrit je ne pensais même pas être de la rentrée littéraire. Quant à la tonalité sombre de cette rentrée, j’ai l’impression que c’est ce qu’on dit chaque année non ? En tout cas, j’espère que mon livre, bien que portant sur un thème douloureux, n’est pas un roman sombre : je me suis attachée à le rendre aussi léger et lumineux que possible (et parfois même drôle).
2/ Votre livre parle de la mort d’un nouveau-né prématuré qui survient au sixième jour, sujet bien différent d’une fausse-couche précisez-vous à plusieurs reprises dans le roman, pourquoi avez-vous souhaité vous exprimer sur un sujet si dur ?
Le deuil est un thème universel de la littérature - de la vie aussi d’ailleurs. Il permet d’aborder les questions de la mémoire, de la transmission mais aussi de la biographie au sens de « que sait-on vraiment de quelqu’un ? ». C’est souvent à l’occasion de la disparition des gens qu’on réalise qu’on ne les connaissait pas vraiment. Dans le cas d’un enfant de quelques jours, cette question est évidemment vertigineuse : Eugène, qui n’a pas vécu, a-t-il existé ? Il meurt à l’âge de sept jours, presque personne ne l’a connu et pourtant son père veut absolument raconter sa vie, dire non seulement celui qu’il a été (à travers sa généalogie mais aussi une enquête fouillée sur ce qu’il lui est arrivé) mais aussi celui qu’il aurait dû être. Ainsi, il explore différents champs, autant de facettes qui au bout du compte permettent, comme dans un puzzle, de dresser le portrait d’Eugène. Même si, évidemment, comme tout un chacun, ce minuscule Eugène échappe et garde sa part de mystère, ce qui n’appartient qu’à lui.
3/ Vous êtes une femme, et vous choisissez la voix d’un homme, le père du bébé parti bien trop tôt dans les cieux, dans votre roman pour nous raconter le deuil d’un enfant dont on aurait entendu les confessions d’une femme avec moins de surprise. Vous vouliez interpeller ? Surprendre ?
Ni l’un ni l’autre, même si je suis fatiguée par la propagande « maternaliste » actuelle. Mais je n’ai pas pensé à ça en écrivant. Je voulais faire entendre les deux voix : celle de la mère et celle du père. Dans le roman, la mère choisit le silence, il était donc « logique » que le père devienne le narrateur. J’aime cette idée qu’elle a porté l’enfant pendant la grossesse et qu’il se doit de le faire exister ensuite. C’est comme une répartition des taches. Chacun a sa manière devient parent même si paradoxalement personne ne les a vus avec leur enfant. Elle est silencieuse et imaginative, elle s’invente les vies glorieuses d’Eugène tout en cousant des pantalons rouges pour chaque âge de la vie d’un homme. Il est rationnel et plus pragmatique. Comme précisément il ne croit pas qu’Eugène est « parti dans les cieux », il n’a que la réalité à se mettre sous la dent, il n’y a qu’à cela qu’il puisse croire. Alors, il enquête, méthodiquement, il cherche partout les traces de la vie de son fils. Jusqu’à basculer dans le baroque puisqu’il va jusqu’à dérober la liste de la crèche qu’aurait dû fréquenter son enfant pour connaître les copains qu’il aurait dû avoir.
4/ Votre texte est sublime, de toute beauté, seulement le thème est dur, êtes-vous sorti indemne d’une telle aventure littéraire ?
Indemne et tellement heureuse d’être lue, et bien lue. Je suis touchée par la délicatesse et la qualité des retours que j’ai sur ce roman. C’est une chance, je le sais, de surnager au milieu de l’océan de la rentrée littéraire. Alors, je savoure ma chance.